Pourim, l’histoire et la légende

Meguilla à trois feuillets. Pays-Bas, XVIIIe siècle. Déposé par le musée du Moyen Âge – Thermes et hôtel de Cluny au musée d’art et d’histoire du judaïsme.

Article d’Aimé Pallière publié le 15 mars 1935 dans Le Journal Juif des Jeunes, d’autant plus intéressant quand on fait connaissance de son auteur, chrétien libéral engagé par l’Affaire Dreyfus dans la lutte contre l’antisémitisme, séminariste de 19 ans qui se destinait à la prêtrise découvrant par hasard l’hébreu, les coutumes, les prières juives et qui s’engagera alors par le biais de l’écriture au côté du peuple juif. (source)



Hanouca et Pourim étaient en Israël deux fêtes nationales qui ne sont pas d’institution mosaïque, mais la différence entre les deux est sensible. Hanouca commémore des événements qui se sont passés l’an 165 avant l’ère chrétienne : la victoire des Hasmonéens et la purification du Temple qui la suivit. Les données historiques sur lesquelles la fête de Pourim repose sont au contraire beaucoup moins certaines et son nom même reste une véritable énigme pour les philologues qui n’ont retrouvé dans aucune langue d’Asie un terme ressemblant au mot pour et signifiant sort comme le voudrait le livre d’Esther. Les exégètes ne sont pas moins embarrassés par l’intervention du sort ou des sorts arbitrairement amenée par le récit contenu dans ce livre et que non ne justifie.

Ce livre d’Esther, unique document à consulter au sujet de Pourim, est, comme on 1* sait, une des cinq meguillot, lues par la Synagogue à différentes époques de l’année et dont trois au moins présentent au point de vue religieux et moral un caractère plutôt déconcertant. Mais cette meguilla de Pourim avec, notamment, son histoire d’affreux massacres auxquels se seraient livrés les juifs pour se venger de leurs ennemis (ils en auraient égorgé 800 dans la capitale et 75.000 dans les provinces !) est de beaucoup la plus choquante des trois. Aussi ne semble-t-il pas que son admission au nombre des Écritures sacrées se soit produite sans protestations. Ce n’est point la question de l’historicité qui se posait — on ne s’en préoccupait nullement à cette époque ; — c’est bien plutôt cette absence totale de sens religieux qui soulevait une grave problème de conscience. En effet, l’auteur du livre qui d’ailleurs, ne manque pas de talent littéraire, malgré ses contradictions et ses incohérences, écrit comme un homme chez qui l’indifférence religieuse est complète et qui est uniquement pénétré du sentiment national — il se trouverait, hélas présentement beaucoup de Juifs pour écrire de cette façon-là. Pas une seule fois durant tout le cours de son récit il ne prononce le nom de Dieu, fait complètement insolite dans la littérature juive de ce temps-là, où Dieu au contraire intervient d’une manière constante. L’Ecclésiaste lui-même, tout sceptique qu’il est, parle à tout moment de Dieu. Les diverses explications que l’on a essayé de donner de cette anormale abstention ne détruisent point l’impression pénible où elle nous laisse.

En ce qui concerne l’histoire elle-même, les critiques ne sont point parvenus à identifier le roi de Perse Assuérus et son épouse la reine Vasthi. Ils ont été frappés de la similitude que présentent les noms de Mardochée et d’Esther avec ceux des divinités babyloniennes, le dieu Mardouk et la déesse Isthar. Ils en ont conclu que la fête de Pourim n’est pas, originairement, autre chose qu’une fête babylonienne de ces deux divinités, fête devenue si populaire chez les Juifs, qu’elle s’est perpétuée au retour de la captivité de Babylone et qu’il a fallu alors en justifier la célébration en lui donnant une signification juive et une couleur nationale. C’est le but bien défini que se serait proposé l’auteur du livre d’Esther et ainsi son récit serait tout simplement un roman, une ingénieuse fiction. Si telle fût l’intention du rédacteur, il faut reconnaître qu’il a pleinement réussi : son livre a eu le plus grand succès.

Chez les chrétiens, du moins dans la chrétienté catholique — Luther, lui, a parlé du livre d’Esther dans les termes les plus méprisants le jugeant plein de « sottise païenne » — ce petit ouvrage a pris une teinte nettement religieuse, grâce aux six adjonctions insérées dans la version grecque des Septante d’où elles ont passé dans la Vulgate latine et de là dans toutes les versions catholiques. On y trouve entre autres une prière de Mardochée et d’Esther faisant suite au chapitre IV, verset 17. Racine qui n’a connu Esther que dans le texte catholique, a pu faire ainsi de son héroïne une pieute enfant dont l’histoire est des plus édifiantes et le chef d’œuvre du grand poète français a influencé considérablement le public lettré qui trouve abondamment répandus dans la tragédie, cet élément religieux absent du texte hébreux.

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Quoi qu’il en soit le livre d’Esther est devenu dans le judaïsme la meguilla par excellence. On le trouve toujours et partout, sous forme de rouleau avec texte non ponctué comme pour les rouleaux du Pentateuque et lecture solennelle en est faite deux fois au cours de la fête de Pourim dans les synagogues Le célèbre docteur juif Maïmonide n’a pas craint de dire que dans les temps messianiques, tous les Rebiim [sic] (les Prophètes) et les Ketoubim (les hagiographes) seront abolis mais que la Meguilla d’Esther ne sera jamais détruite, car elle est aussi éternelle que la Torah elle-même.

Faut-il s’étonner de la destinée singulière qu’a eue le livre d’Esther et de la fidélité de la Synagogue moderne qui continue à célébrer chaque année la fête de Pourim ? Ceux-là seuls peuvent en témoigner quelque surprise ou quelque regret qui ne savent rien de la nature et de la puissance de la foi religieuse.

La foi a le pouvoir de tout transformer. Elle a fait du poème oriental d’amour humain qu’est le Cantique des cantiques un écrit mystique dont s’enchante la fête de Pâque et de l’œuvre de scepticisme et d’ironie du Kohelet un livre d’édification pour la solennité de Souccot. Et de la même manière elle fait lire pieusement la Meguilla et célébrer religieusement Pourim sans qu’aucune pensée réprouvée par la religion ou la morale vienne troubler à cette occasion les cœurs des fidèles dans les synagogues. La parole du grand Maïmonide est une parole religieuse en même temps que juive : elle signifie que de même que la Torah, Révélation du Dieu visant, subsistera à jamais, Israël, son peuple, élu pour en conserver le dépôt, a, lui aussi, des promesses d’immortalité en dépit de tous les assauts conjurés de ses adversaires.

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Et maintenant, un mot aux critiques qui seraient tentés de reprocher au judaïsme son attitude séculaire à l’égard d’un livre et d’une solennité dont l’historicité est si peu assurée.

Ils sont bien avancés vraiment quand ils croient nous avoir démontré que tel ou tel personnage de l’histoire religieuse n’a jamais existé ! Les figures que crée la foi, avec une richesse de contenu inégalée et une puissance génératrice d’inspiration toujours renouvelés, sont mille fois plus réelles et plus vivantes que celles auxquelles ces mêmes critiques consentent à laisser, dans leur grattage de textes, un semblant d’existence falote au bout de leur stylet hasardeux. Il y a pour nous plus de vraie substance chez Mardochée et Esther, même si ce sont là des êtres légendaires, que chez Xerxès et sa femme Amestris authentiqués par les historiens. En vérité, nos mythologues font bien fâcheuse figure, avec leur science si souvent sujette à caution et leurs discutables hypothèses, en face du consentement universel qui ne cesse d’entourer d’amour et de vénération tels personnages qu’ils s’efforcent en vain de nous ravir.

Les chrétiens, de leur côté, sont-ils fondés à se scandaliser de la valeur religieuse que la tradition juive donne au livre d’Esther ? Ici, je ne saurai mieux faire que de laisser la parole à un théologien chrétien, M. le professeur Lucien Gautier qui, dans son excellente Introduction à l’Ancien Testament, s’exprime en ces termes :

« Les chrétiens n’ont pas le droit de s’étonner, et encore moins de se scandaliser, en constatant la faveur spéciale accordée à ce livre par la nation juive. Les persécutions que celle-ci a endurées et l’oppression qu’on lui a fait subir de tout temps expliquent surabondamment le succès obtenu par un récit qui montre, pour une fois, les Juifs victorieux et prospères. C’est la revanche typique de toutes les infortunes et de toutes les injustices dont ils ont été les victimes, et c’est aussi le gage anticipé d’un affranchissement futur. Certes, le livre d’Esther n’oriente pas ses lecteurs vers l’idéal, vers le pardon, la charité et la miséricorde. Les passions auxquelles il fait appel ont quelque chose de très humain, de très terrestre. L’Évangile nous inculque de tout autres leçons. Mais il serait inique de la part des descendants des persécuteurs du moyen âge, de reprocher aux persécutés et à leur postérité d’avoir goûté une âpre consolation en lisant et relisant le récit de la défaite d’Haman et du triomphe de Mardochée. Il faut reconnaître de bonne foi combien il est humiliant, pour la chrétienté d’avoir perpétué, à l’égard des Juifs, l’ère des oppressions, inaugurée par les Assyriens et les Babyloniens, continuée par les Perses, les Syriens et lei Romains. Mais ne leur envions pas, et surtout n’allons pas leur emprunter, les satisfactions trompeuses et malsaines que procure l’esprit de vengeance ».1

Proclamons bien vite que cet esprit de vengeance n’est pas condamné seulement par l’Évangile, mais par la Torah elle-même : « Lo tikkom, tu ne te vengeras pas » prescrit le Lévitique. Ceci dit, on ne peut qu’applaudir aux nobles paroles de M. le professeur Gautier et souhaiter que les chrétiens eux non plus, ne nourrissent jamais en leur cœur des sentiments si contraires au véritable esprit de leur Révélation.

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1. Op. cit. tome II, p. 258.